A LA FIN D’UN JOUR ENNUYEUX

MASSIMO CARLOTTO

  Editions METAILIE

Je dois bien avouer une chose. Depuis des années que je lis de la littérature policière, je me rends compte avec le temps que j’ai une faiblesse coupable pour les héros négatifs. De ceux qui n’hésitent pas à exhiber à la face du monde tout ce que l’âme humaine peut avoir de retord, de cupide, de cruel et de bestial.

Giorgio Pellegrini est de ceux-là. Pour ceux qui ont eu le plaisir de lire « Arrivederci amore » ils retrouveront sans doute avec bonheur, ce salopard immoral qu’ils avaient découvert, et qui n’avait pas manqué de leur montrer au fil de ses aventures d’alors, toute l’étendue de sa malfaisance.

Ici point de cavale, de trahison, d’attaque de fourgon. Dans ce nouvel opus, notre homme s’est assagi, s’est acheté avec le temps, l’image d’un type rangé.

Aujourd’hui il est à la tête d’un luxueux restaurant, la Nena, qui est devenu incontournable pour les notables du coin tant les vins sont fins et les mets délicieux. Giorgio Pellegrini sait se rendre indispensable pour ces élites de Padanie.

D’autant plus indispensable, que derrière la façade respectable de son établissement, une autre activité non moins lucrative s’y développe à leur destination. Celle d’un réseau d’escort girls et de prostitution qu’il a monté avec son ami et associé, l’avocat et député Brianese.

Tout aurait pu ainsi perdurer pour le plus grand bénéfice des deux hommes. L’un maintenant à flot son restaurant, le second ayant à sa disposition un lieu discret et un atout considérable pour négocier et conclure ses affaires et entourloupes politiques. Tout ce que compte la Padanie, notables industriels ou politiciens se pressant au portillon de ce lieu fait pour eux.

Pourtant un soir, un petit grain de sable va enrayer la belle mécanique. Brianese annonce à Giorgio que les deux millions d’euros que celui-ci lui avait confiés pour les investir dans un projet à Dubaï sont partis en fumée. Qu’ils ont été grugés, piégés par le même mécanisme qu’avait en son temps manigancé Madoff pour plumer les plus argentés de ses clients !

Mais Giorgio ne l’entends pas de cette oreille, et exerce une forte pression sur son associé pour récupérer sa mise et les intérêts qui vont avec. La tension monte entre les deux hommes, et pour relâcher celle-ci, Brianèse fait rentrer la Ndrangheta dans la danse. Les mafieux ne tardent pas d’ailleurs à prendre les rênes du restaurant.

Si Brianèse excelle dans l’art des marchés publics truqués, des détournements de fonds et des combines douteuses, Giorgio Pellegrini traîne derrière lui un passé violent et un instinct de survie animal.

Et cet instinct va réveiller en lui de vieux réflexes. Car notre homme n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et compte bien défendre ses plates bandes.

Le lecteur ne manquera pas de s’horrifier des actes que Giorgio Pellegrini commettra tout au long du roman. Animal froid prêt à tout pour survivre, ne s’embarrassant ni de détails ni de barrière morale, il exécute sans état d’âme son plan. Pour lui, ses congénères n’ont de valeur à ses yeux que s’il en tire un quelconque bénéfice ou le servent à dessein dans sa quête de satisfaction.

De fait, le lecteur ne s’étonnera pas de son rapport aux femmes.

Considérées au mieux comme des cruches, accessoires de vie dont il faut organiser le planning dans ses moindres aspects pour les maintenir en forme, et suffisamment désirantes pour exciter sa libido ; au pire, traitées comme du bétail que l’on revend rapidement et sans vergogne à d’autres proxénètes pour renouveler le stock.

Mais aussi abject que puisse être Giorgio Pellegrini, on n’en lâche pas le livre pour autant. Car au-delà de ce personnage ignominieux qui fascine le lecteur, c’est un portrait d’une certaine Italie que nous brosse un Massimo Carlotto désenchanté.

 Celui d’une société en pleine déliquescence morale et politique, où l’avidité est érigée en valeur, la compromission et le chantage en régulateurs de la vie publique, et dont les dernières élections ne sont qu’un énième soubresaut de cette république qui se rapproche toujours un peu plus de l’abîme.

Massimo Carlotto est un incroyable témoin de son époque, qu’il dissèque avec cynisme et froideur, ne laissant pas la place à une once d’espoir dans cette Italie qui se putréfie de l’intérieur.

 Admirable écrivain, formidable conteur contemporain qui voit nos démocraties perdre leurs repères et institutionnaliser une violence économique et sociale d’où les plus faibles ne sortent que broyés, pendant que volent au-dessus d’elles, toujours plus nombreux, les rapaces de la finance, de l’intolérance et de la xénophobie qui attendent patiemment leur heure.

Un roman qui ne risque pas de vous ennuyer.

 

 

11 Commentaires

  1. Très très tentant, d’autant plus que comme toi, j’apprécie particulièrement les héros aux personnalités troubles et complexes… je ne sais pas si tu as lu Versus, d’Antoine Chainas, dont le personnage principal est de la trempe des justiciers salopards (si tu ne connais pas, je te le conseille,tu ne devrais pas être déçu).

    • La petite souris

      kikou toi ! 🙂 non je n’ai pas lu Versus d’Antoine Chainas, mais je l’ai dans ma bibliothèque ! un de ces quatre sans doute je m’interesserai à lui, c’est promis !! 😉 cet auteur italien tu connaissais??? je te le recommande vivement !!!

  2. Lez-Zyeux jan-Glaude

    Ce Massimo Carllota ou « Carlotti » me parait gouteux et ss doute bi-fesse ou face ! J’ y lisserai peut être un de mes yeux car j’ ai perdu l’ autre dans le lecture effrénée des Gallmeister depuis plus de 6 mois, je demande un psy ou une psy (plutôt jeune) pour m’ arracher de ma dépendance. Bien à vous

  3. Lez-Zyeux jan-Glaude

    Je me suis trompété de nom, je pensais à Patricia Carli ou pas d’ ailleurs…souvenez vous du texte puissant:
    « Arêtes, arrêtes ne me touches pas
    Je t’ en pris (ou prie) aies pitié de moi…
    Te partager avec une autre et moi

  4. JOB

    J’adore Carlotto, et bien sur son personnage Pellegrini, c’est vrai c’est son incroyable cynisme qui emporte tout autant que son style d’écriture et ses scénarii, pas de fioriture, du noir et du sanglant, de la poisse aussi, par contre, purée, quel misogyne !! ( on a presque honte de parler de Carlotto après ça) mais je le redis, il est vraiment jubilatoire à lire!!

    • La petite souris

      jubilatoire c’est le mot ! je ne sais pas si tu as lu  » l’immense obscurité de la mort » ? Moi c’est mon préféré de cet auteur !! 🙂

  5. Robert PONDANT (Belgique)

    Bonjour Bruno,
    Comme dab.. ton commentaire me force à la douce obligation de l’inscrire dans ma longue liste des livres à acheter (listes toujours issues de mes blogs préférés)

    A propos de:
    « exhiber à la face du monde tout ce que l’âme humaine peut avoir de retord, de cupide, de cruel et de bestial. »
    je pense que Mallock doit être dans le peloton de tête avec  » les visages de Dieu » et SURTOUT « le massacre des innocents » dont les récentes lectures m’ont laissé « groggy », c’était mon 90tième (Polar,noir, thriller)de l’année.
    Je profite de la date pour te souhaiter de joyeuses fêtes de fin d’année et te renouveler tous mes remerciements pour « notre » « Passion Polar »
    Amitiés

    • La petite souris

      Bonjour mon ami ! désolé de te répondre avec un peu de retard mais figure toi que le Père Noël étant un peu grippé cette année j’ai du jouer les supplétifs pour que la fête soit reussie malgré tout ! 🙂 A mon tour de te souhaiter de très bonnes fêtes ! je t’avoue je n’ai pas lu Mallock, un tord visiblement ! je le note pour qu’à l’occasion je m’interesse à lui ! dis dont 90e polar de l’année tu m’impressionnes !!!!!!! garde bon pied bon oeil pour en lire autant l’année prochaine !!!!! A très vite mon ami ! 😉

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