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Je ne vous cache pas que c’est avec un sentiment partagé que je me suis plongé dans « 14 juillet » de Benjamin Dierstein.
Si j’étais particulièrement enthousiaste à l’idée de retrouver l’univers de cette trilogie entamée avec « Bleus, blancs, rouges » et poursuivie avec « L’étendard sanglant est levé », j’avoue que j’ai éprouvé aussi un léger pincement.
Celui de savoir que ce serait la dernière fois que j’accompagnerais des personnages devenus familiers et que je quitterais une époque que l’auteur a su revisiter avec une attention presque obsessionnelle.
Autant dire que ce dernier opus, je l’ai pleinement savouré.
Avec « 14 juillet », Benjamin Dierstein referme une fresque romanesque d’une ampleur rare, qui aura exploré les zones les plus troubles de la France du début des années quatre-vingt.
Il aura su mettre à nu un pouvoir et une mécanique politique qui, sous couvert de sécurité et d’efficacité, ont accepté de piétiner leurs propres principes.
Nous sommes cette fois-ci à un tournant. L’élan de 1981 s’est définitivement brisé, l’arrivée de la gauche au pouvoir n’ayant pas tenu ses promesses. L’état de grâce s’est dissipé et avec lui les espérances du changement.
Dans un contexte où les attentats et la peur s’installent durablement, on assiste à un durcissement du pouvoir, et Benjamin Dierstein s’attache à en montrer les tensions, les renoncements et les silences organisés.
Nous retrouvons donc avec plaisir Jacquie Liénard, qui demeure la colonne vertébrale du récit.
Intégrant la cellule antiterroriste de l’Élysée, elle se retrouve rapidement confrontée aux méthodes employées par les services et aux liens étroits qu’ils entretiennent avec le politique, la logique d’efficacité immédiate primant sur tout le reste.
Son action s’inscrit aussi dans un contexte de rivalités ouvertes entre services, marqué par des luttes d’influence et des stratégies de mise en échec réciproque qui pèsent lourdement sur le déroulement des opérations. Chacun cherche à prendre les autres de vitesse, dans un climat de défiance constante, où faire trébucher le service concurrent devient une donnée ordinaire du fonctionnement.
Autour d’elle, d’autres trajectoires illustrent cette même logique d’usure et de dérive.
Marco Paolini, ancien rouage essentiel du dispositif, voit son influence s’effriter à mesure que le système qu’il a servi n’a plus besoin de lui.
Jean-Louis Gourvennec, ex-policier devenu acteur de la violence politique, refait surface comme une conséquence directe des choix passés, lorsque certaines lignes ont été franchies sans retour possible.
Vauthier, mercenaire et intermédiaire de l’ombre, incarne un monde fondé sur les arrangements et les zones grises, où il a pu longtemps naviguer à vue avant d’être rattrapé par ses propres compromissions.

©AFP – Philippe Wojazer
Le roman ne se cantonne pas aux sphères parisiennes du pouvoir. Il se déploie entre différents territoires et niveaux d’action, et la Corse apparaît comme l’un des espaces où se jouent, de manière particulièrement sensible, les rapports de force à l’œuvre.
La figure de Broussard s’inscrit dans ce mouvement. Homme de terrain, il incarne une autre manière de servir l’État, plus directe et plus ambiguë, et participe à cette impression d’engrenage qui traverse l’ensemble du récit.
Les décisions prises au sommet de l’État, quant à elles, ne sont jamais sans conséquence, tant sur le plan politique que sur les trajectoires individuelles.
La création de la cellule antiterroriste de l’Élysée, confiée au duo Prouteau-Barril et dotée de pouvoirs étendus, en est un exemple éclairant.
Pensée comme une réponse rapide à la menace terroriste, cette structure échappe très vite aux circuits de contrôle traditionnels et installe une logique d’exception durable.
L’affaire des Irlandais de Vincennes s’inscrit directement dans ce cadre. Elle révèle un mode de fonctionnement institutionnel où la manipulation, la fabrication de preuves et le mensonge d’État deviennent des pratiques acceptées dès lors qu’elles servent un objectif jugé supérieur.
Les victimes se retrouvent alors réduites à des variables d’ajustement, sacrifiées au nom d’un équilibre politique à préserver.
Le tout se déploie sur fond d’une France en décomposition sociale, où grèves, licenciements et luttes ouvrières témoignent d’une mutation économique douloureuse.
L’écriture de Benjamin Dierstein est toujours aussi rigoureuse. Sans emphase, avec une précision constante, elle propose un récit construit en séquences brèves, nourries de dialogues, d’écoutes téléphoniques et de fragments de presse, qui lui donnent une tension et un rythme soutenus.
C’est une lecture exigeante, parfois rude, mais salutaire. Un roman qui ne se contente pas de raconter une époque, mais qui oblige à la regarder en face.
Au final, l’auteur livre une trilogie impressionnante, qui restera pour longtemps dans les annales du roman noir politique et qui deviendra, sans aucun doute, un grand classique du genre.


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