Dans la multitude des romans qui paraissent au cours d’un mois donné, il arrive parfois qu’un petit bouquin sorti de nulle part ou presque, vous délivre un immense plaisir de lecture à laquelle vous ne vous attendiez sans doute pas.
Eric Calatraba n’est pas un inconnu pour moi (ni pour vous si vous suivez Passion Polar), puisque j’avais chroniqué son précédent roman “Los muertos”, une ballade espagnole sur les traces d’un passé tragique.
Cette fois-ci l’histoire est complètement différente puisque la musique y tient une place prépondérante.
Disons-le tout de suite, “Ghostfather” n’est pas véritablement une nouveauté puisqu’il avait été publié initialement aux éditions de Londres en 2015. Mais sa réédition par les éditions Melmac est une heureuse initiative tant ce roman mérite d’être remis en lumière.
Au centre du roman se trouve Clément, un guitariste français dont le talent va rapidement l’emmener sous les projecteurs du paysage pop.
Dans ses mains, sa Fender devient peu à peu bien plus qu’un instrument, presque une présence. Une guitare qui accompagne ses concerts, ses tournées, ses nuits trop longues et ses excès. La musique devient sa langue, parfois même sa manière de tenir debout lorsque tout commence à vaciller.
Le lecteur suit son ascension, ses rencontres et ses fragilités. La route va le conduire jusqu’à Londres où il croise enfin celui qui l’a abandonné à la naissance. Un père musicien, aussi brillant que toxique, dont l’influence va bouleverser l’équilibre déjà précaire du jeune artiste.
Et là, tout se complique.
L’admiration se mêle alors à la manipulation, et le vertige de la célébrité ouvre la porte aux dérives.
Drogue, dépendance et illusions s’invitent dans cette trajectoire qui semblait pourtant promise à la lumière.
La musique est omni présente dans le récit. Les chapitres s’ouvrent souvent sur des paroles de chansons, les instruments occupent une place centrale et certaines scènes ressemblent à de véritables sessions improvisées où chacun entre tour à tour dans la partition.
Pour un lecteur peu familier de cet univers, la découverte devient passionnante. On apprend énormément de choses sur les instruments, sur la culture rock, sur les tournées et les rivalités entre musiciens.

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Pour un néophyte, c’est même une véritable mine d’informations, intégrée naturellement au récit sans jamais donner l’impression d’un cours.
C’est d’ailleurs l’un des plaisirs du roman. Même sans être spécialiste de musique, on se laisse facilement emporter par cette atmosphère.
La narration multiplie les voix. Plusieurs personnages prennent la parole et il faut parfois quelques lignes pour comprendre qui s’exprime. Ce choix peut dérouter au début mais il donne finalement beaucoup de relief à l’histoire. Chaque regard éclaire une facette différente de la trajectoire de Clément.
Et puis il y a cette idée inattendue et particulièrement réussie. La Fender elle-même s’exprime à certains moments. Elle observe, ressent, juge parfois.
Ce regard singulier apporte une tonalité presque intime au récit et rappelle que, dans cet univers, un instrument peut devenir le témoin silencieux de toute une vie.
Autour de Clément gravite une galerie de personnages bien dessinés. Isabel, chanteuse sensible et lumineuse, incarne la possibilité d’un autre chemin.
Thomas, l’ami des débuts, rappelle les années de bars et de petites scènes. Et enfin Derek, musicien anglais charismatique et destructeur, qui agit comme une force d’attraction dangereuse dont Clément aura beaucoup de mal à se détacher.

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Le roman parle alors de filiation, de fascination pour les figures paternelles, de succès et de solitude. Il montre aussi comment certains choix, parfois faits en une seule nuit, peuvent infléchir toute une existence.
L’écriture d’Éric Calatraba épouse parfaitement cette atmosphère musicale. Les phrases sont brèves, nerveuses, presque syncopées, comme si le texte suivait le tempo d’un morceau de rock. Le récit avance vite, sans détour inutile, porté par une énergie constante.
Et puis arrive la dernière partie du roman.
Sans rien dévoiler, la fin possède une vraie beauté. Elle referme l’histoire avec une forme de justesse qui donne au parcours de Clément une résonance particulière.
J’ai pris un immense plaisir à lire “Ghostfather”. C’est un roman noir singulier, habité par la musique et par les liens parfois ravageurs entre un père et son fils.
Un livre qui se lit comme un morceau de rock joué à pleine puissance, puis qui s’achève sur une dernière note plus douce, presque mélancolique.
Et lorsque la dernière page arrive, on referme le livre avec l’impression d’avoir passé quelques heures dans une salle de concert un peu sombre, encore enveloppé par l’écho des guitares.
ACQUISITION: SERVICE PRESSE


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