CHASSEURS D’ ÉTÉ

11 février 2026

Roman de

Soufiane KHALOUA

Édité chez

Agullo

Date de sortie
28 août 2025
Genre
Autre
Pays de l'auteur
France
Avis

ACQUISITION : LIBRAIRIE

Il m’arrive parfois, non j’avoue, à vrai dire souvent, de prendre le train en route. D’entendre parler d’un nouvel auteur, de lire ici ou là des avis enthousiastes sans pour autant franchir le pas de son premier roman. Je retiens le nom, la curiosité est titillée, mais le rendez-vous tarde.

C’est exactement ce qui m’est arrivé avec Soufiane Khaloua. Je découvre son univers avec « Chasseurs d’été », sans être passé par son premier livre. Mais cette entrée tardive n’a finalement rien d’un retard. Elle ressemble plutôt à une arrivée en douceur dans un monde déjà habité par des voix, des visages et des souvenirs.

« Chasseurs d’été » raconte une enfance et une adolescence dans une petite ville appelée Bloignes, autour d’un quartier populaire coincé entre une voie ferrée et un canal. Un territoire modeste, presque invisible sur une carte, mais immense pour ceux qui y grandissent.

Ramadan, alias Dan, y arrive à sept ans avec sa mère et sa sœur, mais sans son père, happé par un travail lointain. Très vite, la rue devient un terrain d’aventure, la place de la mairie un point de ralliement, et l’amitié un abri contre le reste du monde.

Le roman s’ouvre sur la rencontre avec Nelson, qui devient le premier compagnon de route, le premier frère d’élection. Ensemble, ils apprennent les règles silencieuses de l’enfance, jouer, traîner, observer les adultes sans vraiment les comprendre.

Puis vient le temps du collège, celui où il faut traverser la passerelle qui sépare les quartiers. Ce simple franchissement agit comme une fracture. Nelson s’éloigne quand d’autres visages apparaissent.

Il y a Paul, Max, Julien, et surtout Naka, personnage solaire et inquiétant à la fois, qui accélère le passage vers autre chose, car avec lui, le groupe change de rythme, de langage et de posture.

Ce roman apaise par la simplicité de ses relations humaines, par ces moments minuscules où il ne se passe presque rien, sinon l’essentiel. Par ces jeux de gamins que l’on a tous connus, les parties de foot interminables, les discussions sans enjeu apparent, les défis absurdes, les complicités muettes.

Dans ces scènes se glisse une force discrète qui ramène naturellement vers nos propres souvenirs d’enfance, vers ce temps où le monde tenait dans quelques rues et dans la loyauté d’un groupe.

Mais cette douceur n’exclut pas la gravité, et le récit avance vers un point de bascule.

Un drame survient, brutal, inattendu, et va laisser une trace durable.

Les personnages ne savent pas comment en parler, ils se taisent, ils enfouissent, ils continuent de vivre en portant ce poids comme une ombre intérieure. L’enfance ne s’achève pas par un grand geste symbolique, elle se fissure lentement et le roman s’intéresse précisément à cette zone trouble, à ce moment où l’insouciance se maintient alors même qu’elle n’est plus intacte.

La famille de Dan occupe une place essentielle dans cette construction fragile. La mère protège, alerte, rappelle les dangers. La sœur, elle, observe. Le père quant à lui, absent, devient une figure creuse autour de laquelle se fabrique une sensibilité particulière.

Dan comprend très tôt qu’il ne sera pas jugé comme les autres, que son origine, son quartier, sa place sociale l’exposent davantage. Cette conscience s’installe peu à peu en lui, à travers les paroles de sa mère et les regards des autres, comme quelque chose qu’il n’a pas choisi mais qu’il doit apprendre à porter.

On n’est pas insensible à la musique de l’écriture de l’auteur. Une langue poétique, sans ostentation, qui glisse avec naturel entre les âges. Le narrateur adulte regarde l’enfant sous sa plume, sans ironie ni complaisance. Il y a de la tendresse, mais aussi une lucidité tranquille.

Les personnages touchent par leurs contradictions, leurs maladresses, leurs désirs mal formulés.

Le titre du roman agit comme un rêve d’enfant devenu une fragile promesse. Être chasseur d’été, c’est vouloir suivre la saison heureuse, refuser l’hiver des renoncements.

Cette idée accompagne tout le récit, comme un horizon que les personnages regardent sans jamais pouvoir vraiment l’atteindre. Elle dit le besoin de lumière, le refus instinctif de la fin de l’enfance, mais elle révèle aussi l’impossibilité de rester éternellement dans cette saison-là.

Bloignes n’est pas seulement un décor car la ville façonne les destins. La passerelle devient frontière sociale, la place de la mairie un théâtre quotidien, le canal une limite symbolique. On comprend alors combien les lieux façonnent les trajectoires, combien on appartient d’abord à un quartier avant même d’avoir la liberté de se définir soi-même.

En refermant « Chasseurs d’été », demeure une sensation peu commune, celle d’un livre capable à la fois d’apaiser et de remuer profondément. Un roman qui ne cherche ni l’effet ni la démonstration, mais qui accompagne ses personnages avec une douceur obstinée.

 On y trouve la mémoire des jeux, la violence du réel, la beauté des amitiés, la perte de l’innocence, et cette nostalgie particulière des étés que l’on croyait infinis.

Découvrir Soufiane Khaloua par ce roman, c’est entrer dans une œuvre qui parle de la jeunesse sans la figer, qui évoque la fracture en la laissant effleurer à travers les personnages, et qui transforme les souvenirs en expérience sensible.

« Chasseurs d’été » est un roman de passage, mais aussi un roman de consolation. Il rappelle que nos enfances ne disparaissent jamais vraiment. Elles se cachent sous la surface, prêtes à revenir dès qu’un livre sait les réveiller avec justesse.

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