Il y a des romans qui accueillent le lecteur, et d’autres qui le saisissent à la gorge sans prévenir. “Même le froid tremble”, de Nicole M. Ortega, est de ceux-là .
C’est à la découverte de cette auteure française, que je ne connaissais pas avant cette lecture, que je vous invite.
Court, le roman impressionne pourtant par la densité de son écriture, par la précision de son regard et par la violence sourde qu’il installe dès les premières pages.
Le point de départ paraît simple. Trois jeunes femmes, Rucia, La Maca et La Moni, amies d’enfance, quittent Santiago du Chili pour un voyage avant leur entrée à l’université. Une échappée pensée comme une parenthèse de liberté avant le retour aux études.
Mais très vite, le déplacement géographique se double d’un glissement plus intime. L’élan initial se fissure. La route n’ouvre pas vers l’ailleurs rêvé, elle conduit vers une exposition progressive au réel.
Le roman avance comme un trajet qui se dégrade. Les paysages changent, les corps aussi. Rien n’est fluide. Rien n’est sûr. Les kilomètres accumulent les tensions au lieu de les dissiper.
Au fil du voyage, les trois jeunes femmes sont confrontées à la pauvreté extrême, à la promiscuité, à une brutalité quotidienne . La domination s’exerce partout, dans les gestes, dans les silences, dans les regards posés sur leurs corps.
Elles croisent des existences cabossées, des femmes invisibles ou déjà brisées, des figures marginalisées que le récit ne transforme jamais en décor. Chaque rencontre laisse une trace, parfois brève, parfois persistante.
L’insouciance du départ s’effrite peu à peu. Le sentiment de sécurité disparaît, remplacé par une lucidité brutale.
Nicole M. Ortega écrit sans détour. Les corps sont exposés, désirés, contraints, violentés. Les lieux ne servent pas de simple toile de fond. Ils s’imposent, s’infiltrent, pèsent sur les gestes et sur les pensées. Être une femme, ici, signifie avancer en terrain constamment instable et périlleux.
Le trio fonctionne comme un révélateur. Rucia, La Maca et La Moni incarnent trois manières de faire face, de tenir, de céder parfois. Leur amitié, solide en apparence, se heurte aux violences extérieures mais aussi à leurs propres limites. La solidarité soutient, protège parfois, mais ne suffit pas toujours.
Le roman fait exister toute une périphérie humaine. Des vies broyées par les rapports de pouvoir, par la misère, par l’histoire. Nicole M. Ortega ne les érige jamais en symboles. Elle leur donne une présence concrète, même fugace, qui s’imprime durablement.
Les personnages n’affrontent pas seulement des individus violents. Ils évoluent dans un système qui tolère et organise la brutalité. La langue épouse cette réalité. Dense, charnelle, abrasive, elle ne cherche pas à adoucir ce qu’elle montre.
Le texte aborde la domination masculine, mais aussi la classe sociale, le territoire, l’héritage, cette forme de fatalité qui finit par s’intérioriser. Rien n’est expliqué, tout est vécu.
Et pourtant, malgré la noirceur, “Même le froid tremble” n’est pas un roman de renoncement. Des gestes subsistent, des regards tiennent,des résistances discrètes apparaissent, fragiles mais réelles.
Ce roman marque durablement. Il oblige à regarder en face ce que l’on préfère souvent éviter en détournant les yeux.
Poignant.
ACQUISITION: LIBRAIRIE


Vous avez un talent certain pour l’écriture. J’apprécie vos critiques des livres que vous recommandez. Songez à vous lancer dans le polar.
oh mais qu’est-ce que c’est gentil ça, Jean ! Merci, du fond du coeur, car cela me touche beaucoup ! je vais être franc, vu le temps que je mets pour écrire une chronique ( en moyenne deux jours ) , me lancer dans l’écriture d’un roman, je crois que j’aurai une longue barbe blanche quand je l’aurai terminé ! 🙂 et derrière, le chemin de croix pour le faire éditer ! Donc jke vais me contenter de chroniquer les romans des autres ! Mais en tout cas merci c’est vraiment très sympa votre petit mot ! A bientôt j’espère !
Ce roman de révélation et d’une lucidité brutalement imposée à trois jeunes femmes jusque là insouciantes, a tout pour me plaire.
Mais pourquoi seulement trois étoiles? Je ne lis pourtant aucun bémol dans ton article?
Merci en tout cas pour cette découverte.
Bonsoir Hedwige et merci pour ton message ! Voilà une excellente question que tu poses ! Pourquoi 3 étoiles et non 4 ou 5 ? Bon, tout d’abord, dès qu’il s’agit d’attribuer quelque chose à un roman, comme des étoiles, on se retrouve forcément dans la subjectivité. Certains pour le même titre mettront 3 étoiles quand d’autres en mettront 4 voire 5. Ensuite, 3 étoiles sur 5 c’est déjà en soi une bonne appréciation, enfin pour moi. Enfin, en ce qui me concerne, j’évite de m’emballer trop facilement après une lecture. Je vois trop souvent des lecteurs crier au chef-d’œuvre parce qu’ils n’ont pas lâché le livre qu’ils ont lu. Ca a le don de m’exaspérer, comme m’exaspère un certain libraire médiatiquement très connu avec ses étiquettes fluos qui voient des fabuleux romans partout ! Alors je suis un peu économe sur mes étoiles, c’est vrai, comme j’ai aussi peu de coups de cœur (en 2025 je n’en ai eu que deux, alors que j’ai lu d’excellents romans au cours de l’année).
“Même le froid tremble”, est un très bon roman ,à qui j’aurai pu mettre une 4e étoile, ca n’aurait pas été volé c’est vrai, d’ailleurs je la rajoute, tiens, suite à ta remarque pertinente ! Mais bon, voilà, tu comprends mon raisonnement. Au moins le mérite, quand je mets 4 ou 5 étoiles c’est que le livre en vaut vraiment la peine ! Voilà je pense t’avoir répondu. Je vois que tu chroniques aussi de ton côté ! j’irai faire un tour chez toi ce weekend ! J’espère que nous aurons l’occasion d’échanger à nouveau ! A bientôt donc, et encore merci !
Merci pour ta réponse bien argumentée, petite souris.
😉 🙂