GLAISE

   FRANCK BOUYSSE

   LA MANUFACTURE DE LIVRE

 

1914 .Les campagnes se vident de ce qu’elle compte d’hommes. Le tocsin a sonné, la guerre est là et réclame son dû. Le sang qui irrigue les veines des campagnes françaises reflue vers le front Au fracas des armes réponds le silence du vide laissé dans ces terres suspendues à la folie des hommes.

Tous ne sont pas partis, mais tous portent en eux le poids de cette guerre lointaine qui dévore les hommes et qui tonne dans le cœur de ceux qui restent à l’arrière.

L’arrière. C’est là, que Franck Bouysse inscrit le décor de son nouveau roman, « Glaise », dans un Cantal reculé pourtant déjà bouleversé par la guerre.

On y retrouve Joseph, 15 ans, trop jeune pour se faire massacrer, mais qui voit partir son père et son frère à la guerre, le laissant seul avec sa mère Mathilde et sa grand-mère Marie, avec pour responsabilité de s’occuper de la ferme en leur absence.

Heureusement pour lui, il pourra compter sur l’aide et les conseils du vieux Leonard qui vit non loin d’eux avec sa femme Lucie, malade, et qui porte sur le jeune adolescent un regard bienveillant.

Reste aussi Valette, celui que personne n’aime dans le coin, et pour cause. Violent, insidieux, il n’a de cesse de lorgner sur les terres de ses voisins. Et il compte bien profiter de ce que les hommes sont aux tranchées pour prendre ce qu’il y a à prendre.

Car lui n’a pu accompagner son fils Eugène sur les champs de batailles à cause d’une main atrophiée qui le rend inutile à la guerre.

Alors il ressasse cette humiliation qui nourrit une haine sourde qu’il a en lui depuis bien des années à l’égard de ses voisins. Personne, pas même sa femme Irène, ne peut éteindre ce feu intérieur qui le consume.

 Et puisque la guerre n’a pas voulu de lui, puisqu’il est le seul homme encore solide resté sur ces terres, il compte bien y assoir son emprise et son autorité.

Pourtant face à lui, Joseph, du haut de ses quinze ans, ne compte pas courber l’échine. De son père il a hérité le courage et sa méfiance viscérale à l’égard de ce voisin néfaste.

D’autant que l’arrivée de la jeune nièce de Valette et de sa mère, va remettre en cause les fragiles équilibres de cet univers rural figé dans l’attente corrosive du retour improbable de ceux qui sont partis, et dans le jus de ressentiments non-dits, qui jusqu’ici tenaient ce petit monde dans un équilibre précaire. La guerre et ce qu’elle engendre pour les hommes met en péril ce qui semblait jusqu’ici immuable dans cette campagne reculée.

Car tandis que la mort fait son office au loin, l’amour lui continue de nouer les cœurs, y compris sur cette terre désolée des hommes.

Peu à peu, Joseph et Anna, les deux adolescents, vont se découvrir et lier, au nez et à la barbe de Valette, une relation amoureuse qui finira par précipiter bien des évènements.

Encore une fois Franck Bouysse signe un magnifique roman, bouleversant, rude et beau à la fois, où la nature à encore une place de choix à l’instar de ses précédents romans.

C’est à ceux qui ont souffert de la guerre mais qui ne l’ont pas livrée que s’intéresse l’auteur, à travers le destin de ces trois familles, restées à l’arrière et qui, dans ces paysages somptueux du Cantal, prennent de plein fouet, la déflagration de la guerre.

Très beau texte où transpire les ravages que ce conflit occasionne. On y sent le manque, la douleur de l’absence, la souffrance à la tâche, le mal à survivre et à se battre, où la douleur est tue, le désespoir caché, et la peur apprivoisée. Car finalement, la guerre, ils la font eux aussi.

Avec un vrai talent littéraire Franck Bouysse rend d’abord un hommage à ces femmes qui du jour au lendemain ont dû suppléer l’absence des hommes partis au front. Début d’un autre combat d’émancipation qui perdurera bien après la guerre.

Mais glaise c’est aussi un roman d’initiation à travers l’histoire du jeune Joseph qui découvre progressivement l’amour et la dureté à devenir un homme, apprenant la nécessité à transgresser tout en endossant le poids énorme des responsabilités.

Roman aussi de la folie, celle des hommes qui se déchirent au combat, celle d’Irene, la femme de Valette et son impuissance à transmettre qui la fera sombrer.

Roman de la culpabilité, à vivre une passion et à aimer quand les siens meurent au loin, ou à s’émanciper quand les hommes laissent leur place.

Des personnages qui vivent, s’expriment et font face, avec une extrême pudeur propre aux taiseux que l’auteur affectionne.

Mais tous, qu’ils soient au front ou à l’arrière ont ce lien indéfectible à la terre. Cette terre nourricière qu’ils continuent de travailler, celle dans laquelle ils se disloquent et y perdent leur humanité, déchiquetés et pétris par les obus, ou celle que malaxe Joseph à ses heures perdues pour faire naitre sous ses doigts des figures humaines ou animales.

Franck Bouysse est un amoureux des mots et du mot juste. Son écriture est une partition au service d’une terrible et sublime histoire qui donne une charge émotionnelle parfaitement délivrée par un sens de la narration remarquable. Franck Bouysse, c’est de la belle et vraie littérature !

Bel hommage en tout cas à ces oubliés d’un conflit qui transforma profondément le pays.

 

8 Commentaires

  1. Belle chronique mon souriceau, qui rend un juste hommage à ce magnifique roman dont nous a gratifiés Franck Bouysse. Comme tu le dis, un écrivain qui compte dans notre paysage littéraire. Amitiés…

    • La petite souris

      bonsoir mon Vincent ! merci pour ce gentil commentaire ! et oui, Franck fait maintenant partie de mes auteurs préférés !! 🙂

  2. J’avais beaucoup aimé Grossir le ciel, de cet auteur, et je compte bien lire celui-ci, au vu des nombreux avis élogieux lus à son sujet!

  3. Stellade

    Je l’attends en poche… je suis fan depuis « grossir le ciel »!!! Merci

  4. Robert PONDANT (Belgique)

    heureux de te retrouver dans tes chroniques, j’ai failli me sentir orphelin ! J’avais déjà retenu GLAISE dans mes fiches car Bouysse fait aussi partie de mes favoris et d’autant plus après lecture de ton superbe commentaire, et comme Stellade , je vais également attendre sa sortie en poche

    • La petite souris

      désolé mon ami, mais c’est vrai qu’en ce moment le boulot me prend beaucoup de temps, mais je ne lache rien ! 🙂 surtout pour chroniquer d’aussi beaux romans comme celui-ci !!! merci en tout cas pour ton joli compliment !! 🙂

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