RIEN NE SE PERD

 CLOÉ MEHDI

 EDITIONS JIGAL

banlieue

rien ne se perd (Copier).gifC’est une absence. Un effacement du monde des vivants qui imprègne encore les cœurs et les mémoires de ceux qui restent.  Un fantôme, qui hante les lieux et les esprits de ceux qui l’ont connu, qui l’ont aimé.

Et ce sentiment, qui court dans les rues du quartier, qui raisonne sur les murs de béton, comme un hurlement à la mort, qui ronge ceux qui sont encore là, qui savent et se souviennent. Cette injustice crachée à la gueule de la vie et du monde et qui appelle vengeance.

Lui ne l’a pas connu, n’était pas né. Mais du haut de ses 11 ans Mattia connait tout de cette histoire dont les gens portent le poids dans leurs regards et dans leurs silences.

Celle de la mort de Saïd. Un jeune du quartier, quinze ans à peine, tombé lors d’un contrôle d’identité qui a mal tourné. La bavure policière dans toute son horreur et sa banalité. C’était il y a plus d’une dizaine d’années maintenant.

Mais depuis quelques temps il revient sur les murs. Mattia est l’un des premiers à l’avoir remarqué. Des tags qui commencent à fleurir sur le béton gris du 53270935_pquartier. Le visage de Saïd, bombé à la peinture rouge sur les murs froids des bâtiments qui ravive le souvenir et la souffrance.

Depuis peu aussi, des hommes rôdent autour de Mattia. On dirait bien des flics même s’ils sont en civil. Quand l’un d’eux l’accoste c’est pour lui demander où est passer sa sœur Gina.

Qu’est-ce qu’il en sait lui ! Sa frangine est une évanescence qui apparaît au moment où l’on s’y attend le moins et disparaît aussi vite qu’elle est venue, l’horizon comme ligne de fuite.

C’est d’ailleurs un peu à cela que ressemble la vie de Mattia. Une maison vide, crevée au vent, où rien ne tient jamais en place, où tout n’est qu’ombres mouvantes et esquisses humaines.

 Son père, ancien éducateur du quartier, suicidé il y a quelques années ; sa mère aux abonnées absentes depuis plusieurs semaines sans que personne ne sache où elle se trouve ; sa sœur, un mirage.

 blReste Zé, un gardien de nuit devenu son tuteur et qui oublie une fois sur deux d’aller le récupérer à l’école. C’est avec lui qu’il habite et avec sa compagne Gabriel qui elle non plus, n’en finit pas de vouloir se défaire de la vie et qui risque à la prochaine tentative avortée , de retourner en hôpital psychiatrique si Zé n’arrive pas à l’atteindre avec ses mots et son amour.

Une vie sur le fil donc pour Mattia, à feinter les services sociaux, à effleurer le contact avec une psy, à voir remplies ses nuits d’hallucinations et de cauchemars avec la frayeur de devenir schizophrène comme son père.

Une vie horizontale, où le regard ne peut se porter au-delà des murs, juste remplie de la froideur des bâtiments de la cité et de ce qui fait mal.

Dans ce contexte déprimant, Mattia regarde le monde avec ses yeux de onze ans, mature de la dureté de la vie, conscient du jeu pipé de l’école et de cette société dans laquelle il ne veut pas prendre place.

Et ce monde fait de larmes et de gris horizons, de souffrance de de désespérance, ce monde qu’il connait bien est en train d’entrer en ébullition.

 L’appartement dans lequel Mattia vit est saccagé, les flics interpellent des jeunes du quartier bien décidés à mettre la main sur celui qui les défie en rappelant sur les murs le crime qu’ils ont commis et qui est resté impuni.

L’atmosphère est de plus en plus étouffante à mesure que la tension elle, se fait plus forte.gruln

Avec une galerie de personnages incroyablement réaliste, une tonalité dans l’écriture particulièrement juste, « Rien ne se perd » est sans doute l’un des romans les plus sombres, mais aussi un des plus touchants de cette année 2016 qui s’achève.

Mehdi Cloé dépasse toute empathie, toute compassion surfaite et donne à vivre ses personnages au lecteur, poussant ce dernier à regarder avec les yeux d’un enfant de onze ans, cette infernale et insoutenable difficulté à vivre.

Elle parle des transparents, de ces invisibles à la société, ceux pour qui le mot justice est un crachat en pleine figure tant celle-ci est reste inachevée voire étrangère à leur condition. De ceux qui vivent de l’intérieur cette mise à l’écart du monde qui ne leur offre rien en partage si ce n’est le désespoir et pour horizon que le chômage, la drogue ou la matraque des flics.

Des hommes et des femmes qui ne peuvent s’échapper de cette condition étouffante, sauf à monter sur les grues comme Mattia et sa sœur pour s’extirper un instant de ce destin de plomb, pour voir les lumières et rêver à une petite part de bonheur dans un ailleurs qui reste inaccessible.

Une humanité coulée dans le béton que le silence du monde étouffe.

Mais la colère gronde, et même le béton a de la mémoire.

je-commande

souris pas mal du tout 2

©Ygaël/Passion Polar

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10 Commentaires

  1. Bonsoir Bruno
    Je confirme : une histoire en béton !
    Amitiés

  2. Robert PONDANT (Belgique)

    Salut Bruno,
    Pour une foi, je suis en avance sur ta lecture, en effet j’ai terminé ce livre il y a environ 1 mois. je l’ai entamé suite aux commentaires « coup de coeur » de Pierre, Claude et autres Jean-Marc .Voilà un roman très noir en effet qui met en évidence le ressenti des « laissés pour compte » face aux énormes problèmes de nos sociétés urbaines. Bien sûr au début on à un peu de mal à croire à une si grande maturité d’un gosse de 11 ans, mais on comprend vite que le malheur et la révolte doit faire murir celui qui la subit. Malgré un final « de justice vengeresse » pressenti tout au long de récit, on se rend compte que rien n’est résolu et l’on doute que la résolution « face aux problèmes et aux mesures dites de sécurité » n’est pas pour demain !!!!
    Amitiés

    • La petite souris

      Figure toi que j’ai pris pas mal de retard sur mon planning de lecture, comme un bon vin, j’ai laissé celui ci vieillir sur mon étagère pour mieux en apprecier la saveur par la suite. Et j’ai bien fait ! 😉

    • Robert PONDANT (Belgique)

      petite réflexion supplémentaire toute personnelle : ce n’est l’arrivée en fanfare d’un « Monsieur …. Thatcher  » qui va arranger les choses !!!

      • La petite souris

        tu l’as dis Robert !!! 🙂 on va boire de l’huile de foie de morue un bon moment par chez nous ! 🙂

  3. Salut mon ami du sud. Je n’ai rien à ajouter, si ce n’est qu’il fera partie des 2 ou 3 livres que je retiendrai de 2016. UN livre choc qui sera, je l’espère, reconnu à sa juste valeur, et pas seulement pour le contexte qu’il décrit. Amitiés

    • La petite souris

      ah oui c’est vrai que si je devais quelques bouquins de cette année 2016 il en ferait incontestablement partie ! 🙂

  4. Titi Christine

    Hello la ‘tit’ bestiole. J’ai rencontré Cloé Medhi le weekend dernier à Villeneuve les Avignon avec Vincent. J’ai pu lui dire de vive voix, combien « Rien ne se perd » m’avait bouleversé. Cloé, toute en humilité …. C’est une histoire qui dépasse les quartiers béton. J’ai surtout été sensible à la transmission du mal de vivre entretenu par le non-dit, les difficultés de vivre un bonheur simple, la transmission du fardeau familial ficelé par le secret. Une auteure que je vais suivre. Amicalement, les bisouilles de l’Hérault

    • La petite souris

      veinarde!!! un ecellent bouquin en effet, un des meileurs que j’ai lu et chroniqué cette année !!!! 😉

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