TAQAWAN

ERIC PLAMONDON

EDITIONS QUIDAM

   » Au Québec , on a tous du sang indien, si ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains »

Habitué des romans noirs et des polars en tout genre, j’aime quand un livre me surprend en m’emmenant sur un chemin que je ne pensais pas emprunter. Quant à cela se rajoute une écriture sobre, délicate et concise, alors la surprise et le plaisir de lire n’en sont que plus grands.

C’est ce qui est arrivé avec « Taqawan » d’Éric Plamondon, édité par « Quidam », une maison d’édition que je découvre par la même occasion.

C’est autour d’une page sombre de l’histoire contemporaine du Québec, mais peu connue de nous autres européens, que Plamondon inscrit son récit.

Depuis toujours les Amérindiens Mig’maq de Gaspésie ont pêché le saumon sur la rivière Restigouche.

Si le droit de pêche était confisqué depuis longtemps au profit de clubs blancs censés préserver la faune de ce cours d’eau, les Mig’maq n’ont jamais abandonné leur tradition. Aux yeux de la loi, la pratique était illégale, mais jusque-là tolérée.

Du moins jusque dans les années 80.

À cette époque, le Québec est en effervescence vis-à-vis d’un pouvoir fédéral canadien décidé à ramener de Londres la constitution du pays.

Pour affirmer son autonomie, la Belle Province édicte l’interdiction sur son sol de la pêche aux filets dans certaines rivières, à ceux-là mêmes qui relèvent directement de la juridiction fédérale, les amérindiens. Car c’est justement ainsi que ces derniers la pratique.

Après des injonctions restées sans effet, le gouvernement québécois verse dans l’utilisation de la manière forte.

Le 11 juin 1981, une première opération policière est déclenchée qui sera suivie d’une autre quelques jours plus tard.

 Près de 500 agents, des forces de l’ordre interviennent contre  150 Mig’maq récalcitrants pour saisir leurs filets. Les moyens déployés sont disproportionnés face à des personnes qui n’aspirent qu’à vive en paix dans le respect de leur culture.

Pourtant la violence va se déchaîner : Arrestations, passage à tabac, destructions. Cet événement marquera le début d’un mouvement de révolte dans les communautés autochtones.

 Océane, jeune amérindienne d’une quinzaine d’années, assiste à ces actes violents au cours desquels sont père est arrêté. Confrontée à son tour aux policiers, elle sera brutalisée par trois d’entre eux qui iront jusqu’à la violer, en l’abandonnant dans les hautes herbes qui bordent le fleuve.

C’est par hasard qu’Yves Leclerc, un garde-chasse démissionnaire, la découvre et la réconforte. Mais il va devoir très vite la protéger aussi, car ses agresseurs et d’autres prédateurs sexuels veulent la retrouver pour la faire taire. Un Viel indien et une jeune institutrice française l’y aideront, même si pour se faire ce sera à nouveau un déchaînement de violence.

Ce n’est pas tant dans l’intrigue que le roman d’Éric Plamondon trouve son originalité, que dans l’habile construction de ce récit qui mêle les histoires personnelles à celles plus séculaires des Amérindiens du Canada, et plus millénaires de ce territoire sauvage qui fut un temps vierge de toute présence humaine.

À l’image du Taqawan, nom donné au saumon qui revient pour la première fois dans sa rivière natale, le lecteur remonte lui au commencement de tout et revisite, par des chapitres transgressifs au déroulé de l’intrigue, l’histoire de cette terre de conquête et de dépossédés.

Le viol de cette jeune indienne apparaît comme une analogie à la colonisation qui n’a finalement jamais cessé. L’homme blanc prend, confisque dans la violence, l’autochtone devant se soumettre à sa puissance et à son ordre, ou mourir. Quant au vieil indien il se pourrait qu’il soit une sorte de Némésis qui délivre la colère cathartique d’un peuple épuisé d’être dominé.

Taqawan est un roman bien evidemment politique. Il dénonce avec force cet ahurissant paradoxe qui veut qu’on l’on revendique son droit à exister dans sa différence et dans sa culture face à un pouvoir fédéral anglophone, en exerçant son autonomie par l’oppression d’une nation qui vous a précédé et devenue paria sur sa propre terre ancestrale.

Pour le français bien peu au fait des relations entre les Amérindiens et les pouvoirs locaux, qu’ils soient fédéraux ou provinciaux, on est bien loin de l’image d’Épinal d’une Belle Province accueillante et tolérante.

Mais Taqawan c’est aussi un livre sur la résistance, tout autant qu’un hymne à la nature et une déclaration d’amour à un peuple si peu respecté et tellement méconnu.

 Au fils de de ces transgressions narratives, l’auteur emmène le lecteur à la découverte des Mig’maq, lui parle de leurs rapports à l’environnement , donne à voir quelques aspects de leur culture et cet attachement viscéral à ce poisson, fondement de la vie de tout un peuple.

Servi par une belle écriture, Taqawan fait partie de ces romans qui vous marquent pour longtemps, et vous hantent bien après avoir refermé le livre. Immanquablement il questionne et vous renvoie à votre propre relation au monde.

Ce roman est touchant autant qu’il peut être violent, magnifique autant qu’il donne à voir  ce qu’il peut y avoir de sombre dans la relation humaine.

Un beau, un très beau livre !

Pour en savoir plus sur les événements de juin 81.

7 Commentaires

  1. Coucou la petite souris
    Au bout du monde j’ai un oeil sur tes lectures !
    Très bon livre en effet

  2. Coucou la souris
    Même au bout du monde j’ai un oeil sur tes lectures. Très bon livre en effet

    • La petite souris

      salut ma mimi j’espère que ton voyage se passe bien ! et oui encore une fois bonne pioche avec cet excellent roman qui sort des sentiers battus ! 🙂

  3. Tout à fait d’accord. UN livre de colère, sombre et où une certaine ironie a aussi sa place. On pourrait dure : magistral!
    Du coup je suis allé voir les autres titres de l’auteur : la trilogie « 1984 » (Hongrie-Hollywood Express – Mayonnaise – Pomme publié chez Phébus et un recueil de 3 nouvelles récemment publié par le Quartanier (son éditeur québequois), Donnacona. Pour l’instant rien que du bonheur et l’envie de relire l’oeuvre de Richard Brautigan qui est au coeur de Mayonnaise.

    • La petite souris

      Bonsoir ! content que nous partagions le même avis sur ce remarquable bouquin , tellement bien construit et écrit. Effectivement l’auteur avait commis d’autres ouvrages que tu cites. je n’ai pas encore eu le plaisir de m’y interesser mais quand l’occasion se présentera ce sera avec curiosité et plaisir ! 😉

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