Il y a les morts. Il y a ceux qui ont survécu. Et puis il y a tous les autres.
Ceux qui attendaient un mari, un fils, un fiancé.
Ceux encore , qui ont entendu la nouvelle à la radio, et qui peinent à réaliser le drame qui vient d’avoir lieu. Il y a aussi les supporters, qui rapidement vont se retrouver et communier dans les rues de la ville.
C’est de tous ceux-là dont David Peace fait le cœur de son nouveau roman « Munichs », publié aux éditions Rivages.
Le 6 février 1958, l’avion ramenant les joueurs de Manchester United de Belgrade fait escale à Munich.
Les conditions météorologiques sont exécrables, et après deux tentatives de décollage avortées, l’appareil s’élance une troisième fois et s’écrase.
Vingt-trois personnes périront, parmi lesquelles huit joueurs de cette jeune équipe prodigieuse que l’on surnommait les « Busby Babes ».
D’autres survivront, certains avec de graves blessures. Pour eux , Il faudra vivre avec ce qui s’est passé, avec les absents et parfois cette culpabilité d’être revenu quand les copains sont restés là-bas.
David Peace ne raconte pas seulement une catastrophe, il raconte aussi son onde de choc !
Pour cela, il nous offre un récit éclaté, en multipliant les regards sur la catastrophe et ses conséquences.
Nous sommes auprès des survivants, à l’hôpital de Munich, avec les dirigeants du club, qui doivent reconstruire une équipe alors que l’on enterre encore ses joueurs.
Nous sommes auprès des familles, des mères, des épouses, des fiancées, dans l’attente d’une information. Puis dans la brutalité du deuil.
Enfin, le regard se porte aussi sur les journalistes, les supporters et tous ces habitants de Manchester pour lesquels United représente bien davantage qu’un simple club de football.
David Peace nous fait ressentir le chagrin de ceux qui viennent de perdre un être cher , mais aussi celui de tous ces habitants qui avaient fait de ces jeunes joueurs leurs héros.
Le drame prend alors une autre dimension et c’est sans doute dans ces moments-là que le roman est le plus émouvant.
Pour restituer cela, il y a surtout cette écriture. Cette incroyable écriture de David Peace.
Ceux qui connaissent l’auteur retrouveront immédiatement cette scansion si particulière, ces phrases courtes, ces répétitions, ces mots et ces noms qui reviennent, encore et encore, comme si la langue elle-même était incapable de s’arracher au traumatisme.
En effet, David Peace ne laisse jamais vraiment la douleur s’éloigner, et pour les survivants de l’accident, impossible de clore ce chapitre douloureux de leur vie.
Et malgré tout, il va falloir rejouer au football, retrouver le vestiaire, remettre les crampons et essayer de jouer comme avant. Sauf que rien ne peut vraiment être comme avant. Les copains ne sont plus là et leur absence accompagne désormais ceux qui ont survécu jusque sur la pelouse.
Dans l’urgence, Jimmy Murphy tente de rebâtir une équipe décimée tandis que Matt Busby lutte pour se remettre de ses blessures. Quant à Bobby Charlton, Harry Gregg, Bill Foulkes et les autres joueurs , ils doivent continuer à jouer à l’ombre des absents.
Chacun à sa manière tente de se relever ou de rester debout malgré le drame. Et c’est là que le titre du roman « Munichs » au pluriel prend tout son sens.
Car il y autant de Munich qu’il y a de personnes frappées par la catastrophe, chacun portant désormais sa propre version du drame, son souvenir, sa culpabilité ou l’absence de l’autre.
Et David Peace rassemble toutes ces voix sans jamais les fondre en une seule.
Il raconte aussi une époque et une Angleterre populaire où les footballeurs vivent encore au plus près de ceux qui viennent les voir jouer.
Ces jeunes hommes appartiennent à leur ville parce qu’ils sont issus du même monde que leurs supporters. Ces joueurs faisaient partie de Manchester et leur disparition touche forcément bien au-delà des seuls supporters du club.
« Munichs » est un texte sur cette étrange frontière séparant les morts des vivants et sur la façon dont ces derniers tentent, tant bien que mal, de la franchir dans l’autre sens pour revenir à la vie.
Avec son écriture si particulière, faite de répétitions et de mots qui reviennent sans cesse, David Peace nous fait surtout partager le deuil de tous ceux qui ont été touchés par la catastrophe.
On en vient presque à oublier le football pour ne plus voir que les hommes, ceux qui sont morts et ceux qui doivent désormais vivre sans eux.
Et lorsque les joueurs entrent de nouveau sur le terrain, on comprend que les onze hommes portant le maillot de Manchester United ne sont jamais véritablement seuls. Les autres sont encore là.
ACQUISITION : Envoi de Pierre Faverolle du blog BLACKNOVEL1


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