TRAVAILLER TUE

21 février 2016

Roman de

Yvan Robin

Édité chez

Lajouanie

Date de sortie
23 octobre 2015
Genre
Policier
Pays de l'auteur
France

Il a fallu qu’il tombe dans une tranchée pour s’empaler sur une tige métallique ! L’imbécile ! Encore une source potentielle d’ennuis pour la boîte puisque toutes les mesures de sécurité n’avaient semble-t-il pas été respectées. De toute façon, un mort ça fait toujours tâche dans le décor.

C’est là qu’il intervient, à toute heure du jour ou de la nuit. Pour arranger tout çà, rectifier le tir, gommer les détails accusateurs, maquiller la scène pour la rendre conforme au droit. Quant aux témoins, mieux vaut pour eux qu’ils la ferment s’ils veulent garder leur place.

Dès les premiers chapitres, Yvan Robin annonce la couleur. Le personnage avec qui le lecteur va faire connaissance n’est pas du genre à avoir de l’empathie pour ses congénères et c’est avec une plume trempée à l’encre d’un cynisme le plus noir que l’auteur vous invite à le suivre dans une histoire particulièrement glauque et amorale.

Huber Garden est un cadre de l’entreprise de construction V2V. Inspecteur Général à la Sécurité il officie au service Prévention des Risques. Son but, tendre vers
secu2 (Copier)le graal, le zéro accident dans l’entreprise qui garantirait à celle-ci de pouvoir prospérer et d’augmenter ses bénéfices, sans que rien ne vienne entraver la bonne marche des affaires.

Et en la matière notre homme se dévoue à sa tâche avec un zèle quasi obsessionnel.

Mais l’exercice devient pourtant de plus en plus difficile à mesure que l’investissement sur la sécurité devient une variable d’ajustement de l’entreprise pour faire des économies et servir les actionnaires.

Alors la pression monte, devient intenable et la déchéance sociale tombe comme un couperet quand il apprend qu’il redevient un simple assistant.

Car cet être toujours marginalisé depuis sa tendre enfance, a au final, toujours été un médiocre, que ce soit aux yeux des siens que de lui-même.

Une mère distante et sans indulgence, une femme sans ambition qui est incapable de lui donner un enfant, et cette maison en construction qui n’en finit pas de s’enliser dans les travaux, l’obligeant lui et son épouse à vivre dans une caravane ; Comme le symbole de ce firmament social qu’il n’atteindra sans doute jamais et dont l’épitaphe serait ce « tu peux ne t’en prendre qu’à toi » qui a raisonné dans sa tête toute sa vie durant.

esde (Copier)Cette soumission zélée à son entreprise qui n’a jamais été reconnue, cette déchéance professionnelle qui intervient, fait naître une frustration et une colère sourde qui engendrera une haine farouche à l’égard de ceux qui l’emploient.

 Et puisqu’ il est impossible de tenir l’objectif, alors autant en changer, voire l’inverser, et tout mettre en œuvre pour précipiter l’entreprise dans un mur. A ne pouvoir parvenir, alors tout détruire.

Ce basculement va être violent. Car pour une fois, ce n’est pas à lui qu’il va s’en prendre, mais bien aux autres.

Yves Robin, que je découvre pour l’occasion, signe là un roman percutant et redoutablement efficace avec une approche toute particulière du monde de l’entreprise.

Son travail d’écriture, à travers des chapitres courts et un style sobre, glacial, va à l’essentiel et rend parfaitement la dégradation clinique de son un personnage pour lequel jamais le lecteur ne pourra à un quelconque moment s’attacher ou excuser.

 Quelqu’un qui va s’employer à mettre en œuvre un plan méthodique et machiavélique de destruction. Et qu’importe si des vies sont dégommées par sa folie vengeresse.travaux (Copier)

Certains ont vu dans le basculement du personnage, l’effet d’un burn-out. Or les victimes de ce genre de phénomène ne deviennent pas des êtres amoraux comme peut l’être Huber Garden.

J’y vois plutôt pour ma part la perdition d’un être malade, dont l’asociabilité contenue jusqu’ici dans une vie d’apparence banale, marginale et perturbée (sa femme ne cache-telle pas de son côté les fœtus de ses fausses couches successives dans le congélateur familial ?), finit par éclater au grand jour et par tout dévaster autour de lui.

C’est caustique, glaçant à souhait, glauque et d’un cynisme sans borne. Mais si le roman est donc une réussite de ce point de vue-là, s’il est aussi une formidable plongée dans le monde de l’entreprise et des rapports humains qui s’y exercent, l’absence totale de la moindre lumière, du moindre espoir me laisse tout de même un petit goût d’insatisfaction.

Comme une voiture lancée à pleine vitesse, on va dans le mur avec ce personnage. Et on a beau appuyer sur la pédale de frein, rien ni personne n’arrêtera la catastrophe. Et vous êtes à la place du mort.

souris pas mal du tout 2

©Yigaël/Passion Polar

4 Commentaires

  1. Collectif Polar

    Merci pour cette jolie chronique.
    j’ai beaucoup aimé aussi ce bouquin.
    Et justement c’est ce manque d’espoir qui ne l’a fait aimé.
    Oui on est dans du roman noir et la fin est inéducable.
    Pas de rédemption possible…
    J’ai apprécier ce jusquauboutisme. 😉

    Réponse
    • La petite souris

      c’est un très bon bouquin, aucun doute la dessus. Mais c’est vrai qui moi aime habituellement ce qui est noir de noir, voire glauque, j’ai juste trouvé que ca l’était un poil de trop, je me serai contenter d’un tout petit rayon de lumière sous la porte. Mais bon, je n’en regrette pas la lecture, bien au contraire , je la recommande !!! 🙂

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  2. Nathalie

    Les romans qui sombrent dans le noir le plus total me plaisent. Oui, s’il y’a de la lumière au bout c’est bien aussi mais prends un roman comme Rafael, derniers jours. Celui là m’a marqué au fer rouge ad vitam eternam. J’ai pas lu grand chose de plus sombre.

    Réponse
    • La petite souris

      c’est vrai que Rafaël que j’avais chroniqué à l’époque, est le roman le plus sombre qu’il m’ait été donné de lire jusqu’ici ! celui ci n’atteint pas cette noirceur mais autant ce manque de lumière ne m’a pas manqu » dans Rafael qui au demeurant reste lui un homme plein d’humanité, ce que n’est absolument pas le personnage de ce roman. Lis le tu me diras ce que tu en auras pensé ! 🙂 gros bisou Nath !

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