L’ÉTÉ MEURTRIER

11 octobre 2026

Roman de

Sébastien JAPRISOT

Édité chez

Folio policier

Date de sortie
23 octobre 1998
Genre
Policier
Pays de l'auteur
France
Avis

Sébastien Japrisot n’est plus un auteur à présenter pour les amateurs du genre dignes de ce nom. Son œuvre a marqué toute une génération d’écrivains et son influence reste prégnante aujourd’hui encore.

J’ai toujours refusé de voir le film de Jean Becker réalisé en 1983 tiré de « l’été meurtrier » tant que je n’avais pas lu le roman. Je dois vous avouer, que l’ayant fait aujourd’hui, je n’ai plus du tout envie de le visionner tant je veux garder à l’esprit la magie de la plume de Japrisot.

Car quelle plume ! Et surtout, quels personnages !

On pourrait bien sûr parler de l’intrigue de « L’été meurtrier », de ses secrets, de ce passé qui revient empoisonner le présent ou de cette mécanique qui, une fois lancée, semble ne plus pouvoir être arrêtée. Mais ce serait presque réduire le roman à ce qu’il a de plus immédiatement visible.

Car ce qui fait la puissance de celui-ci c’est d’abord la façon dont Sébastien Japrisot entre dans la tête de ses personnages et nous oblige à y entrer avec lui.

Au centre de tout cela, il y a Elle.

Éliane.

Elle est belle et elle le sait.

Elle provoque, joue de son corps, des regards qu’on lui porte et du désir qu’elle suscite. Elle peut donner l’impression de mener son petit monde exactement là où elle le souhaite. On pourrait alors facilement la prendre pour une manipulatrice, une femme froide qui aurait tout calculé. Ce serait tellement plus simple.

Mais Éliane est tout sauf simple. Derrière cette assurance, Sébastien Japrisot laisse progressivement apparaître une jeune femme profondément abîmée.

Quelque chose s’est cassé en elle depuis longtemps et elle a construit autour de cette blessure toute une manière d’être au monde. Ses provocations, ses brusques changements d’humeur, sa sexualité, ses mensonges, ses certitudes mêmes, finissent par raconter autre chose que ce qu’ils semblaient dire au départ.

Le personnage en devient bouleversant. Parce qu’Éliane croit savoir. Elle croit pouvoir remettre de l’ordre dans son histoire. Elle croit qu’en désignant des coupables, en donnant un visage au malheur et en agissant contre ceux qu’elle tient pour responsables, elle parviendra enfin à faire taire ce qui la ronge.

Eliane s’est forgée une vérité à laquelle elle s’accroche sans jamais la remettre en question. Cette vérité est devenue obsession, et tout ce qu’elle pense et entreprends elle le fait par ce prisme.

Sa colère, ses souvenirs, ses certitudes, tout la ramène à cette vengeance qu’elle pense nécessaire pour pouvoir enfin avancer. Éliane n’est jamais seulement victime ou manipulatrice.

Elle est successivement l’une et l’autre, parfois même les deux en même temps. Et c’est précisément ce qui la rend tout bonnement fascinante.

Face à elle, Pin-Pon aurait pu n’être que le garçon amoureux. Là encore, Sébastien Japrisot fait beaucoup mieux.

Florimond aime Éliane avec cette maladresse des hommes qui sentent bien que quelque chose leur échappe mais qui préfèrent encore croire à leur bonheur. Il observe, doute, comprend parfois qu’on lui cache quelque chose, puis choisit de ne pas aller plus loin. C’est peut-être ce qui rend Pin-Pon si humain. L’auteur oblige surtout à regarder les événements avec les yeux de celui qui les raconte.

Et forcément, tout change selon celui qui prend la parole. Ce que l’on pensait avoir compris quelques pages auparavant ne paraît soudain plus aussi évident, certains détails prennent une importance qu’on ne leur avait pas accordée et, peu à peu, nos certitudes commencent à vaciller.

Le lecteur qui s’est fait rapidement une idée du drame d’Eliane, finit par comprendre que les choses ne sont pas aussi simples et qu’il ne détient pas grand-chose de cette vérité qu’il aimerait bien découvrir. Il ne dispose jamais de toute l’histoire, seulement de la version que chacun des personnages s’en est construite.

C’est aussi ce qui fait toute la richesse des personnages de Japrisot. Aucun ne voit tout, aucun ne comprend tout. Chacun avance avec ses souvenirs, ses blessures et parfois une idée bien arrêtée de ce qui s’est réellement passé. Nous n’en savons finalement pas beaucoup plus qu’eux.

Sébastien Japrisot nous laisse volontairement dans cette position inconfortable, avec juste assez d’éléments pour croire que nous avons compris. Jusqu’à ce que l’on réalise que nous nous sommes peut-être trompés depuis le début.

En dehors des protagonistes, le contraste entre la violence de ce qui se joue et le décor somptueux dans lequel Sébastien Japrisot installe son histoire participe à la force du récit . Le soleil, les routes, les maisons, les habitudes d’un village, les corps écrasés par la chaleur… Rien ne semble devoir accueillir une tragédie.

Et pourtant, derrière cette apparente tranquillité, le drame est déjà en train de se nouer sans que personne ne semble vraiment le voir venir.

« Lété meurtrier » possède bien sûr tous les ingrédients du roman policier. Une intrigue, des vérités parcellaires, une vengeance, une volonté de savoir. Mais après avoir refermé le livre, ce n’est pas cela que je retiens.

Je retiens Éliane. Je retiens Pin-Pon. Des personnages qui marquent durablement l’esprit du lecteur et qu’on ne risque pas d’oublier bien des mois après avoir refermé le livre. Et je retiens surtout cette formidable capacité de Japrisot à nous faire changer de jugement sur eux au fil des pages.

On croit les avoir compris. Puis une autre voix parle. Et tout est à recommencer. C’est peut-être cela, finalement, qui est le plus impressionnant et déroutant dans « L’été meurtrier ».

Un roman devenu un grand classique qu’il faut absolument avoir lu !

note de la Petite Souris : Le roman a été publié initialement chez DENOËL en 1977. La date de publication indiquée ici est celle de la parution chez Folio policier dans sa réedition.

ACQUISITION: LIBRAIRIE

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