GRISE FIORD

GILLES STASSART

ÉDITIONS ROUERGUE

 

C’est loin, très loin de nos plages ensoleillées et de nos paysages brûlés par la sécheresse estivale que nous emmène Gilles Stassart, pour ce qui sera pour moi l’une des plus belles réussites littéraires de cette année 2019.

Et disons-le tout de suite, ce n’est pas un coup de cœur, mais littéralement un coup foudre que j’ai pour ce magnifique roman.

Grise Fiord, c’est le roman d’un peuple. Celui des Inuits du Grand Nord canadien. Un peuple déraciné par un gouvernement fédéral qui obligea nombre d’entre eux à s’exiler à l’extrême nord, sur une terre encore plus dure que celle qu’ils avaient pour coutume d’arpenter.

 Une communauté bousculée par la modernité de ce monde occidental qui oxyde la moindre culture, corrode l’âme d’une population jusqu’à ses racines les plus profondes, et qui finit par se dissoudre avec la glace dans laquelle elle ancre ses origines, à mesure des effets dévastateurs du réchauffement climatique.

Histoire d’une nation doublement maudite que nous raconte Gilles Stassart à travers une famille inuit percutée de plein fouet par ces changements, pris dans la tourmente de ce dérèglement généralisé et fou, qui avale les hommes et digère la nature.

 Un père, ancien chasseur, paralysé après l’attaque d’un ours, qui fixe le désert blanc derrière sa fenêtre d’un regard absent et qui semble s’évader du présent auquel il n’appartient déjà plus. Une mère aimante qui s’occupe du foyer.

Et les deux frères.

Jack et Guedalia, aux parcours diamétralement opposés.

 Si tous deux ont fait des études supérieures, Jack s’est lancé par la suite dans la défense de la cause des Amérindiens quand Guedalia lui, s’est attaché à concilier les deux cultures, convaincu que le chamanisme ancestral pouvait s’articuler avec la science occidentale.

Mais le racisme dont il fut l’objet, l’alcool, la drogue dans lesquels il a sombré peu à peu , ont eu raison de son idéal pour le ramener à une dure réalité qui finira par le conduire en prison.

Déraciné, c’est au sortir de celle-ci que Guedalia revient auprès des siens.

 Travaillant dans le magasin du village, il retombe malheureusement très vite dans ses travers d’avant son incarcération. Drogue, alcool, et petits trafics.

Dans le foyer, la tension est palpable, notamment entre les deux frères, que la mère peine à calmer et à réconcilier.

Jusqu’au point de non-retour.

Dès lors c’est une autre histoire qui commence.

Celle de la fuite vers Grise Fiord, dans l’extrême nord, avec son vieux père paralysé, attaché sur le traineau qui les emmène dans cet univers de glaces sans fin, tandis que la voix d’une vieille chamane les accompagne dans cette expédition .

Mais cette fuite, va très vite ressembler à une quête d’absolue, comme pour se laver de ses erreurs, de cette culture occidentale qui n’était finalement pas la sienne.

Comme une volonté aussi, de retourner à l’état de gestation dans la matrice originelle qui fonda le peuple inuit.

 Pour renaitre ou mourir.

Tout au long de cette traversée, un dialogue puissant s’instaure entre Guédalia et la Nature, une tentative pour renouer les liens entre cet homme déraciné rongé par le remords et cette nature à l’agonie.

Peuplée d’embuches, de rêves et de fantômes,  les frontières du réel s’estompent à mesure qu’ils progressent dans la neige.

 Les dieux sont convoqués, l’esprit des anciens se manifeste, et tout ce qui porte la culture inuite ressurgit alors.

C’est un homme qui se déleste progressivement de ce qu’il a été par erreur ou par mauvais choix, pour peu à peu se dissoudre dans cette nature blessée, qui s’en va elle aussi.

Une ultime communion entre l’homme et son environnement.

Gilles Stassart signe avec « Grise fiord », un livre magnifique.

À la fois roman initiatique et hymne à la nature, mais qui dit dit aussi le drame de ce peuple condamné à la fois par l’acculturation occidentale et le réchauffement climatique.

Une double malédiction qui se conjugue pour détruire l’essence même de cette communauté autrefois vive, forte, libre et majestueuse comme un ours blanc du Grand Nord.

 Mais un roman qui ne se laissera pas apprivoiser par le premier lecteur venu.

Car Grise Fiord est un texte qui se mérite, qui oblige à mettre ses sens en éveil, à se concentrer et être à l’écoute du moindre mot, à laisser son imagination s’approprier les décors et les hommes pour ressentir au mieux ce drame et percevoir l’âme de ce peuple qui se meurt.

Mais si vous êtes décidé à suivre les pas de Guédalia, si vous faites face à la tempête qui s’annonce, alors c’est à une aventure autant merveilleuse qu’elle peut être dramatique, pleine de poésie et sortilèges, que vous aurez le bonheur d’accéder.

Grise Fiord est sans aucun doute ma plus belle lecture de cette année 2019.

 

12 Commentaires

  1. Isabelle Chenu

    Il me tente énormément ce roman.

  2. Bravo bravo bravo ! J’ai adoré ce livre, je suis heureuse qu’un autre que moi lui rende justice ! 🙂
    Très bel article, vraiment ! Je partage

    • La petite souris

      Merci Simone ! content que tu aies éprouvé la même chose que moi ! fabuleux romans ! 😉

  3. Ouh la, coup de foudre, de ta part, cela veut dire Achat immédiat pour lecture imminente. Le dernier, c’était Valentine Imhof, si je ne m’abuse. Bon, je t’en reparle quand je l’aurais lu car ton billet est trop bien fait. Amitiés

    • La petite souris

      h oui celui là il m’a plu ! qu’est ce que j’ai aimé ! j’ai foulé le grand nord mon bon Pierre et j’en suis pas revenu !!!! 😉

  4. ohhhhhh la la super article de ma souris
    c’est un premier roman?
    J’adore Rouergue Edition, leur choix niveau écrivain est excellent
    Gros Bisous en OR ma Souris

    • La petite souris

      salut Richard ! Alors l’auteur a déjà publié des ouvrages mais il me semble que c’est son premier roman ! 😉 découvre le tu ne le regretteras pas ! 😉 amitié mon ami du nord ! 🙂

  5. Bientôt du Sud, je déménage à Alès gros bisous en or

  6. Mon souriceau,
    A la lecture de ta chronique, je ne peux faire qu’une seule et unique chose: acheter et lire le livre. Ce que je ferai sans faute. J’ai une confiance assez aveugle dans tes coups de coeur et encore plus dans ton coup de foudre pour ce roman-ci.

    • La petite souris

      whaouuuu merci pour ta confiance Jean !!!! j’ai hâte de lire ton retour de lecture ! !!!! 🙂

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