GROSSIR LE CIEL

FRANCK BOUYSSE

MANUFACTURE DE LIVRES coupdecoeur

 

grossir le ciel.jpgC’est un court roman, de 200 pages tout au plus. L’histoire somme toute banale, de deux paysans que lie une forme d’amitié brute  forgée sur l’enclume de la vie, façonnée et polie par la routine d’une existence simple et rugueuse.

 Et pourtant, à l’arrivée, c’est un immense bonheur qui me parcourt à l’issue de cette lecture, traversé par ce sentiment d’avoir lu quelque chose de singulier, d’une force évocatrice rare,  d’où émane une noire et somptueuse poésie. Magnifique !cve

Il n’y a véritablement que dans le roman noir que je trouve cette intensité émotionnelle, et c’est sans aucun doute pour cette raison que j’ai pour ce genre une prédilection toute particulière. Quand j’ai la  chance de lire un roman du calibre, de la trempe de «  grossir le ciel » mon plaisir se décuple à mesure que je me donne à la délectation de ces pages qui glissent sous mes doigts.

Il s’appelle Abel, et lui Gus. Ils habitent  dans ces décors ruraux reculés qui impriment la solitude aux hommes qui vivent encore dessus, et que l’hiver ne manque jamais d’emprisonner dans sa poigne de glace. Chez eux le verbe se fond dans le silence, et quand il s’exprime, il murmure avec le vent.

Abel et Gus. Deux taiseux que la dureté des lieux oblige à la naturelle solidarité paysanne. Non par empathie pour son voisin, mais parce que c’est ainsi, parce que la vie est assez chienne comme ça pour ne pas se donner un coup de main quand les choses sont trop difficiles.

 filename-dscf2247-jpgAu fil du temps pourtant, s’est tissé un lien, en filigrane de ces jours qui s’égrainent au rythme des travaux des champs, de la chasse et des veillées au coin du feu.  Sans jamais s’apprivoiser vraiment, les deux hommes ont pris l’habitude  de se retrouver parfois  pour manger  un bout de gras, plus sûrement pour se prendre une de ces cuites mémorables qui donnent momentanément l’impression de tuer ce temps trop long.

Dix ans. Dix ans pour arriver à passer les amarres de chaque côté de leur propre rive, et apprendre à se connaître sans vraiment se livrer l’un à l’autre, sans vraiment devenir des amis. Deux êtres qui gardent chacun leur part d’ombre mais qui partagent une même solitude .

Pourtant ils ont toujours vécu là, à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. Des décennies que leurs familles sont installées dans ce coin perdu des Cévennes. Des décennies aussi qu’elles étaient murées dans une haine silencieuse qui met à distance.

Aujourd’hui les anciens ne sont plus de ce monde. Pour Gus qui les détestait,  leur départ  fut davantage une délivrance qu’un deuil.

Pourtant, ce n’est pas Abel, de vingt ans l’aîné de Gus qui va éclairer son voisin sur cette haine tenace  qui habitait leurs familles et la raison profonde qui l’animait. Celui ci esquive, se referme,  chaque fois que Gus essaye d’aborder lesang-sur-la-neige sujet. Alors on fait avec et on se contente de ces contacts épistolaires .

 Mais ce silence, cette absence de mots sur ce pesant secret entretient insidieusement un malaise entre les deux hommes, et qui se transformera progressivement en suspicion, à mesure qu’interviendront de curieux évènements .

Des cris venant de la ferme d’Abel, des traces de sang sur la neige, des étrangers qui viennent parfois rôder aux abords des fermes. Et le chien de Gus qui meurent dans d’atroces souffrances. Autant d’éléments qui vont distiller ce sentiment diffus de tension et d’angoisse à mesure que les deux hommes se jaugent dans une troublante normalité apparente.

Et quand enfin le passé consent à libérer son secret, celui ci surgit de manière explosive, délivrant une noirceur absolue.

f.b

Franck Bouysse

« Grossir le ciel » est un roman au vent,  nu, minéral , abrupte , servi par une écriture épurée et sèche qui donne au texte toute sa force et sa profondeur. L’auteur délivre une œuvre verticale, comme une paroi rocheuse sur lequel le lecteur n’a que peu d’emprise ,où tout tient dans un équilibre précaire jusqu’à ce qu’une aspérité, un geste impromptu et incongru,  vienne tout faire basculer dans le vide.

Roman des grands espaces, hymne à la liberté, portrait ciselé d’une ruralité qui disparait, dont ce qu’il  reste d’authenticité se fige dans une solitude anesthésiante ; portraits d’homme taiseux et besogneux, taillés à la rudesse d’une vie libre mais impitoyable ,isolés du monde mais pas dénués d’humanité, Franck Bouysse signe là un grand, vrai et beau roman ,un des plus beaux en tout cas qu’il m’aura été donné de lire ces derniers mois.   Un livre à lire….de toute urgence !

je-commande

07

@Hippo

26 Commentaires

  1. Ouais bon ça va, n’en jetez plus !
    Un gars que tu connais bien m’avait déjà convaincu, là je vais juste culpabiliser de ne pas l’avoir encore acheter avec un avis pareil… 😉
    Allez on verra ça en mars, après les grosses sorties de février

  2. Harfang77

    Tout a fait d’accord… J’aime les romanciers anglo-saxons, à priori, ils ont du succès mais pourquoi faut-il que de nombreux romanciers français fassent du pseudo « American Touch »?

    Voilà un roman qui prouve que l’on peut écrire un très bon roman sans passer par la case thriller formaté.

    • La petite souris

      sans pathos, sans effets spectaculaire, juste en travaillant les mots, en soignant ses phrases, en veillant à parfaitement inscrire les personnages dans leur environnement, en réussissant à faire jaillir de scène banales et quotidiennes, une noirceur sublime….oui on peut écrire un magnifique roman ! de la graine de très grand ! j’en suis sur ! 😉

  3. Encore un coup de coeur ! Comme ils disent dans scènes de ménage sur la 6 : Tu déclines, Bruno ! Trêve de plaisanterie, tu as cent mille fois raison, ce roman est envoutant, et pourrait bien s’offrir le titre de chouchou du mois de janvier chez moi. Franck Bouysse a écrit un roman incroyable, hors du temps et de l’espace. Au fait, je te l’ai déjà dit que tu écrivais des chroniques sensationnelles ? Oui ? Bon, je te fais la bise, alors !

    • La petite souris

      Euh oui tu me l’as déjà dis, mais tu me le répètes autant de fois que tu le veux je m’en vexerai pas MDR ! ! 🙂 Oui un fabuleux roman, et oui, un coup de cœur aussi ! très disert pendant 3 ans et cette année trois ou quatre d’un coup ! mais que veux tu, quand on tombe sur du très bon, on va pas bouder son plaisir ^^ Je vais rapidos me procurer ses premiers roman, cette plume me donne un plaisir immense !!! bise mon pote! 🙂

  4. Ben oui, pareil, mon Bruno ! Quand un roman est excellent, yaka le dire ! Amitiés.

    • La petite souris

      Ce bouquin est sublime, je ne suis pas encore redescendu de mon nuage ! 🙂

  5. bouysse

    Grand merci, ces commentaires élogieux me vont droit au cœur.

    • La petite souris

      Bonsoir Franck ! Merci pour ce petit message c’est très sympa à toi de passer par ici ! content si la chronique que j’ai faite de ton roman te satisfait ! elle est vraiment le reflet de l’immense bonheur que j’ai eu à le lire et à te découvrir ( s’il ne m’avait pas plu crois moi je l’aurai dit aussi) !! je vais m’empresser de trouver tes autres romans ! tu nous en écris d’autres comme celui là quand tu veux !!! A très bientôt j’espère ! 🙂

  6. Alors comme ça tu es Bruno…
    J’en avais un peu ras-le-bol de répéter « Salut La petite souris, c’est super ce que tu fais La petite souris, Merci encore La petite souris ! »
    Là, on est enfin entre hommes !
    Sinon Bruno, je constate que, tout comme nos collègues du blog, tu as parfaitement su mettre en évidence ces fortes émotions que Franck parvient à nous transmettre par une savante alchimie dont il a le secret (comme on dit !).
    Tiens, je vais avoir le plaisir de lui serrer la paluche au mois de mars…
    Confraternellement !

    • La petite souris

      non Bob, tu n’y es pas, je suis une petite souris qui se fait passer pour un Bruno !!! 🙂 Oui fabuleux roman, je vais suivre cet auteur de très près tant il apporte vraiment quelque chose avec sa plume et ses mots ! Veinard que tu es de pouvoir le rencontrer bientôt ! Qui sait; uin jour aurons nous aussi l’occasion de nous serrer la paluche toi et moi, pardon, de nous serrer la patte !! 🙂

  7. Et si on n’est pas un homme on peut quand même se la jouer : j’aime les amitiés viriles des ploucs planqués derrière leur bouteille ? ou c’est interdit ? 🙂
    bon il a l’air bien ce petit gars ! et son bouquin aussi …. fauchée comme les blés pour cause de frais divers et variés , j’attends que mes fonds remontent vers le niveau de l’eau et j’achète…

    • La petite souris

      celui là note le bien sur tes tablettes !!! uin des romans incontournables de cette année 😉

  8. Terminé il y a quelques temps déjà, je confirme que c’est un petit bijou. Sans ce coup de cœur je n’aurai pas eu l’idée de l’acheter. Merci.

    • La petite souris

      Ah je suis vraiment très heureux que mon coup de coeur a été suivi du tien ! C’est assurément l’un des meilleurs romans de l’année !

  9. ça y est , lu ! je le trouve très bon , cette ambiance rurale rude et lourde pour le moins , est super bien rendue !
    Noir c’est noir –
    merci pour le partage car je ne l’aurais sans doute pas trouvé seule .

    • La petite souris

      Ca ca me fait très plaisir ! que tu aies décidé de lire ce roman après ma chronique, mais surtout que tu aies la gentillesse de revenir vers moi pour me dire le bien que tu en as pensé ! Alors je te donne un scoop !!! Note le bien, mais le prochain roman de Franck Bouysse sort en janvier !!!!!! 🙂 D’ici là j’espère bien avoir lu et chroniquer ses deux précédents livres !!!! A bientôt j’espère !! 🙂

  10. fanny

    Ce livre m a rapidement emporté dans un monde très épuré et pourtant si riche!
    Malgré tout, je crains de ne pas avoir véritablement saisi l epilogue, ce qui me laisse un goût d inachevé… quelqu un pourrait il m éclairer sur cette femme des dernières pages? Et que vient faire Paradis avec les évangélistes?

    • La petite souris

      bonjour Fanny. très beau livre en effet, et je te conseille  » Glaise » son tout dernier que je viens de finir et qui est vraiment pas mal ( chronique dans quelques temps sur le site). Cocnernant l’épilogue dont tu fais référence je t’avoue qu’ayant lu le livre il y a un bon moment maintenant je ne m’en rappelle plus et je ne peux donc te répondre. Qulequ’un peut être?

  11. Van den Bulcke

    J’ai beaucoup aimé.
    J’ai néanmoins du mal à comprendre l’épilogue !!!

    • La petite souris

      bonjour ! un excellent roman en effet, quant à la fin, je t’avoue que l’ayant lu il y a un moment maintenant et en lisant beaucoup par ailleurs je ne me rappelle plus trop pour pouvoir te répondre ! ceci dit tous les romans de cet auteur sont excellent c’est toujours un plaisir à le lire à chaque fois ! 😉 A bientôt !

      • Van den Bulcke

        Grand merci , votre réponse m’aide beaucoup !!!

        • La petite souris

          Sincèrement désolé, mais il faudra s’en contenter. je lis entre 60 et 80 romans par an, je ne peux me rappeler de tout !! surtout quand le livre concerné a été lu il y a près de 3 ans !

  12. La petite souris

    merci à toi David ! t(‘inquiète, la prochaine fois on se fera tout un film !!!! 🙂

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