L’EAU ROUGE

16 mai 2021

Roman de

Jurica PAVICIC

Édité chez

Agullo

Date de sortie
11 mars 2021
Genre
Policier
Pays de l'auteur
Croatie
Traduction
Olivier LANNUZEL
Avis
Coup de coeur

C’est un village coincé entre la mer et la montagne. Un paysage de cette région de Dalmatie si courue aujourd’hui par les touristes.

La vie s’y écoule paisiblement, entre la pêche, l’agriculture, les petits commerces et quelques entreprises qui font vivre la population locale. Il y a bien aussi cette base navale de la marine yougoslave, à l’écart, pour troubler un peu le quotidien immuable de Misto.

Nous sommes en septembre 1989.

Il y a peu de distraction pour la jeunesse. Alors quand arrive le bal des pêcheurs, tous les ados s’y retrouvent pour s’amuser. On danse, on flirt, on s’emmourache…

Silva est une jeune fille de dix-sept ans, pleine d’audace, qui pour rien au monde ne manquerait cet évènement, même si Brane, son amoureux, parti s’inscrire à la fac, n’est pas là pour s’y rendre avec elle.

On la verra heureuse Silva, à virevolter dans sa robe légère, le sourire irradiant son visage. L’insouciance d’une jeunesse qui a soif de vivre et de s’enivrer de bonheur, pour qui la vie est encore une promesse. On la verra aussi s’amuser au bras d’Ardijan le fils du boulanger.

Mais quand les lumières des lampions s’éteignent, que l’ivresse de la fête et les éclats de la nuit font place au jour routinier qui reprend son cycle, Silva a disparu.

C’est le début d’une tragédie familiale qui va dissoudre sur plus d’une trentaine d’années, les cœurs et les liens profonds qui unissent un foyer.

L’inspecteur Gorki Sain, a bien mené l’enquête. Il a interrogé nombre d’habitants du village. Suspecté Ardjian qui était la dernière personne à avoir vu Silva vivante, avant de le mettre hors de cause.

De ses investigations s’est fait jour un portrait bien plus complexe de Silva, plus encline à consommer de la drogue qu’à jouer les lycéennes modèles. Pour autant celles-ci ne mèneront à rien car les soubresauts de l’Histoire ne vont pas tarder à y mettre un terme.

Mauvaise rencontre qui aurait mal tournée, disparition volontaire d’une jeune fille voulant découvrir le monde et s’arracher à cette vie ennuyeuse de villageoise, Silva s’est volatilisée sans que la police ne retrouve son corps ou n’ait quelques éléments d’explications de ce qui a pu lui arriver.

Reste l’absence, et le temps qui passe.

Les jours deviennent des semaines, les semaines se muent en mois, et les mois s’agrègent en années.

Mais pendant que la famille se fige dans ce passé où Silva était encore vivante et s’accroche au souvenir d’un bonheur à jamais perdu, le monde lui, a continué sa course folle.

Un an après la disparition de Silva l’onde de choc de la chute du mur de Berlin et du rideau de fer finit par atteindre et traverser la Yougoslavie, qui implose et sombre dans la guerre.

Celle-ci n’épargnera pas Misto et ses enfants, à l’image d’Ardrijan qui deviendra un héro national ayant droit de cité sur le monument aux morts de son village.

S’en suivra la crise, le difficile apprentissage de l’indépendance et de la reconstruction.

Le pays se tourne résolument vers un libéralisme économique qui laissera bon nombre d’habitants sur le carreau, et qui verra déferler sur la côte un bétonnage, derrière lequel disparaîtront les petites maisons du village, annonciateur des hordes de touristes à venir.

« L’eau rouge » est sans doute un des plus beaux et des plus touchants romans publiés par les éditions Agullo.

D’une très belle écriture, Jurica Pavicic raconte le drame intime d’une famille qui va se dissoudre au fil du temps, comme l’eau en bord de plage désagrège et emporte vague après vague, le sable des châteaux des enfants.

Car l’incandescente absence de Silva, maintient éveillé au passé et détourne du présent cette famille, dont les membres réagiront chacun à sa façon face à ce deuil impossible et ce questionnement permanent qui ne trouve pas de réponse et qui les ronge.

Jakov le père cherchera sa fille partout à travers le pays, collant ici et là des affichettes portant le portrait de Silva. Jusqu’au découragement, jusqu’à la colère même, envers elle, dont la disparition à fait voler en éclat la vie paisible qu’ils menaient jusqu’ici.

Vesna la mère, va se refermer sur elle-même, restant chez elle, n’allant quasiment plus au village. Elle attend le retour de Silva. Garde au fond d’elle ce rêve insensé de la revoir un jour. Et de considérer le défaitisme de son mari qui a finalement cessé de la rechercher, comme une trahison impardonnable.

Les mots s’usent sur le désespoir et la rancœur, et ils finiront par s’éloigner l’un de l’autre, comme deux étrangers qu’ils sont devenus.

Reste Maté, le jumeau de Silva, qui inlassablement poursuit sa quête, au grès des informations qui lui parviennent par le biais d’un site internet dédié à la disparition de sa sœur. Il va ainsi parcourir l’Europe à la poursuite d’une hypothétique trace de Silva, sacrifiant au passage sa vie de couple.

Jurica Pavicic mêle admirablement bien ce drame familial et intime, aux bouleversements d’un pays qui connaitra les turpitudes de l’Histoire, et ses conséquences.

De la chute du communisme, à la guerre, en passant par crise économique et un libéralisme à tout crin qui ne manquera pas d’altérer les liens sociaux de cette petite communauté villageoise, l’auteur nous offre une fresque remarquable qui court sur près de trois décennies.

C’est beau, c’est triste, c’est poignant, c’est une magnifique littérature que les éditions Agullo nous ramènent de Croatie.

 

ACQUISITION : SERVICE PRESSE

4 Commentaires

  1. Florence CHOQUET

    Une belle découverte des éditions Agullo.

    Réponse
    • La petite souris

      tout à fait ! d’où mon coup de cœur , et ce n’est que le deuxieme depuis le début de l’année ! 🙂

      Réponse
  2. Alain Regnault

    L’amoureux s’appelle Brane et non Brame… À part ça le roman est superbe.

    Réponse
    • La petite souris

      c’est corrigé, petite erreur de frappe. Merci

      Réponse

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