GUEULES D’OMBRE

19 juin 2022

Roman de

Lionel DESTREMEAU

Édité chez

La manufacture de livres

Date de sortie
7 avril 2022
Genre
Roman noir
Pays de l'auteur
France
Avis

Je chronique régulièrement des romans publiés aux éditions La manufacture de livres. Outre la qualité de la ligne éditoriale, ce que j’apprécie beaucoup chez cette maison, c’est cette capacité à dénicher et offrir au public des textes surprenants, originaux, tant dans leur construction que dans leur scénario.

« Gueules d’ombres » fait incontestablement partie de ceux-là. Lionel Destremau qui signe là son tout premier roman vous emmène dans un univers déroutant et une histoire particulièrement passionnante.

La guerre est terminée. Sur un lit d’hôpital, un soldat reste plongé dans le coma depuis plus d’un an.

De lui on ne sait quasiment rien. Juste les informations indiquées par sa carte d’identité militaire. Un nom, Carlus Tournay , un matricule , un numéro d’unité de combat, et un grade de deuxième classe.

D’où vient-il ? Quelle est son histoire ? Pourquoi a-t-il été blessé dans un accident de la circulation et non sur le champ de bataille ? S’agit-il d’un déserteur ?

Jusque-là l’armée n’est pas parvenue à retrouver sa famille. Aucun des Turnay contactés ne connait ce Carlus.

C’est pour répondre à toutes ces interrogations que Siriem Plant, ancien flic et ex-militaire lui aussi, est chargé par le ministère des Anciens Combattants de faire toute la lumière sur ce mystère.

L’enquête s’avère d’emblée compliquée. Peu d’éléments dans les archives du ministère pour retrouver la trace de cet homme énigmatique. Siriem Plant s’accroche aux maigres indices qu’il déniche malgré tout et suit un fil particulièrement ténu qui peut rompre à tout moment.

Pour s’approcher de la vérité, il va s’intéresser à ceux qui ont côtoyé Carlus sur le champ de bataille, aux soldats qui faisaient partie de son unité. Mais la plupart sont morts ou ont perdu la raison.

La quête est longue et fastidieuse, s’engage dans des impasses et emprunte de fausses pistes. Elle apporte un temps plus de questions que de réponses.

Néanmoins Siriem Plant est peu à peu convaincu que l’homme cloué sur son lit d’hôpital ne s’appelle pas Carlus Tournay, qu’il est rentré dans l’armée sous un faux nom. Pourquoi ?

Quant à la possibilité que ce soit un déserteur, l’idée colle mal avec le fait qu’il ait devancé l’appel de son propre chef, et qu’il se soit montré héroïque à plusieurs reprises sous le feu de l’ennemi. À moins que celui-ci cherchât autre chose à prendre ainsi tous les risques ?

Peu à peu cependant se dessine le portrait d’un homme dont il est bien difficile de découvrir le secret.

« Gueules d’ombre » est un roman insolite par sa construction et l’univers dans lequel il s’inscrit.

L’auteur alterne les chapitres évoquant l’enquête de Siriem Plant, et ceux narrant à la première personne, tantôt des moments de la vie de Carlus, tantôt les ultimes instants des compagnons d’infortune de ce dernier, décrivant au passage les horreurs effroyables d’une guerre où les hommes ne sont que de la chair à canon.

Donnant ainsi la parole à ceux qui ne sont plus là où ne peuvent s’exprimer, ces gueules d’ombres avalées par l’histoire, il offre un relief tout particulier à son propos.

"Ceux qui débarquaient sur le front comprenaient, au bout de quelques jours à peine, qu'ils n'avaient guère de chance d'en réchapper. La capacité à durer, à survivre, imposait tacitement une hiérarchie entre les hommes. Il y avait ceux qui vivraient peut-être. Et il y avait ceux qui étaient déjà morts, des cadavres sans le savoir, à qui on n'avait pas dit, sans doute, qu'ils n'étaient qu'une illusion, qu'ils n'étaient déjà plus de ce monde, ou qui coryaient, avec une fausse naïveté, qu'être encore debout suffisait à faire d'eux des êtres vivants."

A cela se rajoutent les témoignages de ces mères, veuves et amies, qui n’ont pas vu revenir les leurs de cette boucherie, mais qui apportent à leur façon ces petites pierres qui jalonnent le chemin vers la vérité.

Lionel Destremeau fait aussi le choix surprenant de volontairement désorienter son lecteur. Comme si ce dernier était pris également dans la brume et les fumées du champ de bataille, l’empêchant ainsi de trouver ses répères.

Impossible en effet de savoir quand et où se situe exactement cette histoire.

On pense rapidement à la Première Guerre mondiale, puisqu’on y parle de tranchées et d’assaut fait à l’ancienne, où au coup de sifflet du gradé, la troupe partait comme un seul homme à la conquête des lignes ennemies. Mauvaise pioche cependant, car à un moment donné il est question d’ordinateur.

On pourrait alors se rabattre sur les prénoms des personnages et les noms des villes pour avoir une idée plus précise de la zone géographique où s’inscrit le récit.

Mais là encore, inutile d’insister, ceux-ci sont de consonance variable, européenne ou orientale et celui de la capitale de ce pays dévasté par le conflit ne figure sur aucune carte.

C’est sans doute parce que « Gueules d’ombres » est aussi une diatribe virulente contre l’absurdité de la guerre qu’il rend celle-ci intemporelle .

Malgré cette construction originale, le récit ne manque ni de souffle romanesque, ni paradoxalement d’une certaine poésie.

S’il s’apparente à une enquête policière, c’est surtout un magnifique roman noir que signe là Lionel Destremeau, avec une langue élégante qui lui permet d’installer cette atmosphère si particulière.

C’est en convoquant les mères, les veuves et les amies restées à l’arrière, ainsi que les fantômes de leurs disparus tombés au champ d’honneur, que va se dessiner peu à peu le portrait complexe d’un homme, son histoire, les secrets d’une vie et son destin.

C’est passionnant à lire, impressionnant de maîtrise, porté par une très belle écriture qui sert d’écrin à une histoire parfois bouleversante. Un magnifique premier roman riche de promesses !

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2 Commentaires

  1. Hedwige

    En principe je ne suis pas fan des livres touchant à la première guerre mondiale mais pris sous l’angle qu’a choisi l’auteur et présenté avec cette belle mise en avant de l’énigme, me voici tentée. Merci

    Réponse
    • La petite souris

      Bonsoir Hedwige ! justement ce roman ne se passe pas pendant la 1ere guerre mondiale. Comme je l’indique dans ma chronique, les descriptions y font fortement penser, mais à un moment dans le roman on évoque des ordinateurs. C’est volontairement que l’auteur ne situe pas l’histoire ni dans le temps, ni dans la géographie.C’est aussi ce qui en fait l’attrait. Par contre je suis sûr que si tu lis ce roman il te plaira ! Merci en tout cas pour ta visite et ton commentaire ! 🙂

      Réponse

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  1. 813#18 Spécial Blogs noirs | bro blog black - […] Gueules d’ombre / « C’est passionnant à lire, impressionnant de maîtrise, porté par une très belle écriture qui sert d’écrin…

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